JACQUES OLIVAR

Je suis né à Casablanca, je n’ai connu ni Michael Curtiz, ni Humphrey Bogart, ni Ingrid Bergman, mais j’ai respiré l’odeur épicée des souks.
J’ai écouté parler arabe et goûté de leur sagesse. J’ai dormi dans les grottes d’Aglou. J’ai fait l’école buissonnière pour retrouver la chaleur des plages dorées de la corniche casablancaise. Écouté des nuits entières, à la radio, les premiers accords de cette merveilleuse musique américaine, le rock, si nouvelle, si fulgurante. Elle semblait avoir parcouru des distances infinies dans la galaxie, relayée par les antennes des bases aériennes du nouveau monde stationnant au Maroc, et ceci à des millions d’années lumières avant d’envahir l’Europe. On m’a enfermé dans une école, j’ai fait le mur. J’avais 8 ans et on m’a repris. Je me suis sauvé à 9 ans, à 10 ans, à 11 ans, à onze ans et demi, à 12 ans. Puis mes parents sont morts et plus personne ne m’a jamais repris. De ma mère gitane et andalouse, j’ai hérité sa musique, et de mon père je n’ai rien hérité. Alors je me suis mis en route.

Pendant ce temps, Alfred Hitchcock tournait à Marrakech « L’homme qui en savait trop » faisant partie de ces chefs d’oeuvre en Technicolor qui m’ont tant inspiré. Icare m’a séduit en un éclair, mais ses ailes ont fondu au soleil. En chemin, j’ai rencontré Isabel et nous avons fugué encore une fois. En Crête, j’ai fait de la musique et traîné sur les plages au sable ocre, vécu dans des maisons au sommet des monts Olympe avec leur vue biblique, refait cent et une fois le monde avec mes pareils, vagabonds de l’arc-en-ciel. Et ni mon fils, ni ma femme, ni moi-même ne sommes jamais retournés à l’école : zone de formatage et de clonage universel. J’ai coupé du bois et ramassé les olives des oliviers millénaires.

Et puis, surtout, Tanger. Son vent d’est, venu du fond de la Méditerranée, se heurte aux falaises des deux caps et repart chargé de récits d’espions qui ont fait l’histoire où s’entrecroisent, dans de mystérieux trafics, des prostituées délicates, des jeunes gens très beaux, des écrivains illuminés, fous d’indépendance. Pour le jeune garçon que j’étais, c’est un spectacle inoubliable qui marque à jamais l’imaginaire adolescent. Les banques éphémères, casinos et tripots clandestins où l’or des mafias coule à flots, où la contrebande se frôle à tous les coins de rue, à tous les coins de ruelle. Où le Levant souffle jusqu’à déraison. Où s’entrelacent vérités et mensonges sur une vertigineuse trame de tolérance. Il y a eu Jean Genet qui fut enterré à Larache. Son ami, le brillant et très sombre écrivain Mohammed Choukri. Ainsi que les poètes de la Beat Generation, Timothy Leary, Jack Kerouac, Peter Orlovsky, Allen Ginsberg, William Burroughs, Neal Cassady. Je les ai tous soigneusement rangés dans mes bagages. Puis Paris m’a accueilli chaleureusement, avec tendresse, en enfant prodigue. J’ai aimé faire des images et Paris les a aimées. De Steinbeck je garde pour mes images les visages impassibles devant la fatalité. De Tennessee Williams, l’image de la fragilité et de la solitude des gens du sud. De Dos Passos, son amour pour le récit. De Garcia Lorca, je garde la douleur cuisante de 4 poignards et des voix qui résonnent sur le Guadalquivir. Sans eux, je n’aurais probablement jamais fait de photographie, en tous cas, pas de cette façon-là. J’ai photographié des personnes admirables. J’ai travaillé pour des personnes admirables.

J’ai côtoyé tout au long de mon parcours des personnages exceptionnels. J’ai fugué à 9 ans, à 10 ans, à 11 ans, à onze ans et demi, à 12 ans et, cette fois, on ne m’a jamais repris.

JACQUES OLIVAR