FRIEDEMANN HAUSS

    S’AFFRANCHIR À TRAVERS SOI

    Il est dix-neuf heures ce mercredi quelque part dans Paris lorsqu’il ouvre la porte, visiblement gêné. Gêné puisqu’il va devoir faire ce qu’il n’aime pas. Lui qui, à contrario des artistes soucieux de créer leur « griffe » et d’imposer un « style », n’a semble-t-il jamais cherché à se définir dans son travail mais plutôt à s’affranchir à travers lui. Aujourd’hui, Friedemann Hauss va devoir parler de lui…

    Si ça ne vous dérange pas, je préfère que vous me posiez des questions, ça sera plus simple.

    Bien. Alors commençons par le début. De quand date votre rencontre avec la mode ?

    En m’installant à Paris à la fin des années soixante, je me suis très vite passionné pour la mode. C’était le début du prêt-à-porter. Je partais souvent à Londres où la mode bouillonnait de créativité. Les rues reflétaient la culture « pop », on croisait des hippies, des punks. Puis à Paris, j’ai eu la chance d’assister au premier défilé de Kenzo, une révolution. C’était très nouveau car il mélangeait les cultures. J’adorais sa démarche.


    Vous faisiez déjà des photos à cette époque ?

    En fait, j’ai commencé ma carrière en tant que directeur artistique au studio de création des Galeries Lafayette et c’est là que j’ai commencé mes premières prises de vues. Ensuite je suis passé à Marie-Claire.Durant ces années j’ai collaboré avec des grands photographes tels que Hans Feurer, Toscani, Lindberg, Paolo Reversi… Puis en 1980 je suis passé de l’autre côté.

    Qu’avez-vous gardé de votre expérience de directeur artistique ?

    Presque tout ! J’ai toujours continué à travailler en partant d’une idée, d’un concept ou d’une atmosphère afin d’imaginer l’histoire qui en ferait passer le message. On peut croire que ça restreint votre créativité. C’est tout le contraire : ça vous force à aller plus loin et à prendre des risques en essayant de nouvelles choses.

    Silence.
    Puis il ajoute :

    Mais ça ne vaut peut-être pas le coup de l’écrire.

    Préférant certainement les pièces à conviction aux aveux, Friedemann Hauss cherche les images qui seront exposées lors du Festival de la Photographie de Mode, puis les pose, une à une, sur la table. Tour à tour drôles, nostalgiques, belles, rebelles, sensuelles ou, parfois, véritable clin d’oeil à une actrice, à une époque, à un style. Elles empruntent tous les formats, toutes les techniques, passant d’une lumière studio à un décor naturel, des couleurs les plus vives au noir et blanc, il les pose comme les trente-deux cartes retournées d’un je multiple ouvert à toutes les émotions.

    D’où vient l’éclectisme de votre travail ?

    Disons que je ne suis pas trop comme les photographes qui ont une technique de travail, un type d’image qu’ils poursuivent et recommencent comme une obsession. Pour moi c’est très différent. Peut-être même que c’est tout le contraire. Je ne cherche pas à m’approprier un style ou une technique pour réaliser mes images. Tout ce qui s’apparente à une forme de routine ou même juste à une habitude, ça me pose un problème. J’ai besoin de me perdre, de m’imprégner d’une atmosphère, d’une collection, d’aller vers l’inconnu pour voir comment je m’y retrouve. Alors si
    mes images semblent très différentes les unes des autres, c’est qu’elles viennent toutes d’une série qui leur est intime, d’une histoire qui leur est singulière.


    Le mot histoire revient souvent lorsque vous parlez de vos photos et on retrouve sur certaines d’entres elles des atmosphères qui évoquent directement le cinéma italien ou encore les univers à la Godard et à la WimWenders. Le cinéma vous a-t-il tenté ?

    Quand on vous demande de créer une série d’images pour un magazine, il y a évidemment toujours un début et une fin, nous racontons une histoire comme dans un film. Et puis certaines actrices sont devenues des icônes, des références pour tous les créateurs d’images de mode. Alors est-ce que le cinéma m’a tenté ? Oui, bien sûr, mais à la fois c’est vraiment un autre travail. à commencer par les mannequins qui sont le contraire des actrices. Il ne faut pas les diriger.Ou juste,
    parfois, les recadrer sur ce que l’on souhaite faire. Et, pour moi, les laisser évoluer avec leur naturel, leur spontanéité, leur liberté, c’est vraiment ce que j’aime. Moins je les dirige, plus elles m’emmènent loin.


    Spontanéité, naturel, liberté… C’est pourquoi vous travaillez souvent avec des mannequins débutants ?

    Les grands mannequins sont et restent de grands mannequins parce que justement elles ne perdent pas leur fraîcheur et leur enthousiasme. Mais j’apprécie chez les débutantes une certaine innocence devant l’objectif. Il faut de la personnalité et du charisme afin de rester soi-même. être belle n’est pas suffisant pour devenir un « top ». Puis j’aime être au début d’une carrière. Comme Laetitia Casta que j’ai photographiée alors qu’elle avait seize ans.

    Silence.
    Puis il ajoute :

    Mais ça ne vaut peut-être pas le coup de l’écrire.

    Quels sont pour vous les risques à éviter dans votre métier ?

    Paradoxalement, le risque essentiel de ce métier en est également la chance. Par exemple, vous avez une robe sublime, une plage de rêve, une jolie fille, bref, vous avez tout pour tomber dans le panneau et la banalité. Et en même temps, vous n’avez besoin de rien de plus pour faire une belle photo.